« Les groupes opprimés en disent beaucoup sur une société »
TURQUIE. La sociologue Pinar Selek, co-fondatrice de l’association féministe Amargi, est accusée d’avoir aidé des rebelles kurdes à commettre un attentat. Acquittée par trois fois par la cour d’assises d’Istanbul, son cas est de nouveau étudié par la justice turque. Entretien avec une femme qui a fait des droits des minorités et des opprimés son combat.
Propos recueillis par Piotr Malewski | Journaliste
Comment analysez-vous l’acharnement judiciaire dont vous
faites l’objet ?
Pinar Selek : La chasse aux sorcières dont je fais l’objet est
évidemment liée à mon militantisme, à mon intérêt pour
les opprimés et aux questions que je soulève sur l’État,
mais je ne suis pas seule dans ce cas. Des milliers de militants,
d’intellectuels, de journalistes sont en prison ou en
procès depuis des années, sous le coup de procédures kafkaïennes
et d’accusations délirantes.Pourtant,malgré cette
répression, la population n’est pas réduite au silence : les
militants interpellent et les oppositions sont nombreuses.
C’est une résistance considérable qui, plus que jamais, a
besoin d’une solidarité internationale.
Quelle est la situation des Kurdes aujourd’hui en Turquie ?
P.S. : Les Kurdes ne sont pas seulement un groupe opprimé,
l’État mène une véritable guerre à leur encontre : tous les jours
on voit des gens mourir, des familles pleurer leurs proches. On
note tout de même une évolution, largement due à la lutte
d’émancipation des Kurdes depuis trente ans. Il y a aujourd’hui
une forme de reconnaissance : le gouvernement admet l’existence
d’une question kurde, d’une minorité ethnique. Mais la
ligne de l’État turc n’a pas évolué : au contraire, la « guerre civile »
lui permet d’exacerber le nationalisme et le militarisme. C’est
absurde parce que le PKK veut aujourd’hui rendre les armes et
faire la paix mais le gouvernement, lui, ne veut pas d’interlocuteur
kurde. L’État ne cherche ni la paix ni la réconciliation et
ceux qui s’intéressent à la question finissent par être arrêtés, sous des prétextes – fallacieux évidemment – de terrorisme, au
mépris complet de la liberté d’expression.
Vous avez beaucoup travaillé sur les minorités. D’où vient
cet intérêt ?
P.S. : Les groupes opprimés en disent beaucoup sur une
société. J’ai commencé à m’intéresser à eux parce que je voulais
comprendre la société. C’est d’ailleurs pour la même
raison que j’ai choisi la sociologie et que je suis militante. En
1996, j’avais fondé à Istanbul L’atelier de la rue, qui accueillait
des enfants de la rue, des transsexuels, des homosexuels, des
travestis, des universitaires,des voleurs, etc.Nous cherchions
à exprimer les mots de la rue à travers le théâtre, la peinture
et la sculpture. Quelques années plus tard, l’État s’est lancé
dans une grande opération policière : sous le prétexte d’une
chasse à la prostitution, il s’agissait d’exclure du quartier les
minorités sexuelles et de rendre le centre-ville aux intérêts économiques.
Enthousiasmés par cette homophobie d’État, des
groupes ultra-nationalistes se sont sentis autorisés à semer la
terreur au nom du drapeau turc : jeter des cocktails molotov,
brûler des maisons. C’est devenu le sujet de ma thèse de doctorat,
qui a ensuite été publiée et qui a rendu cette question très
populaire en Turquie.
Les mouvements militants peuvent-ils changer la donne ?
P.S. : Plusieurs initiatives ont porté leurs fruits ces dernières
années. Depuis les années 1990, le mouvement LGBT [1] a réussi
à se faire accepter et a pris part à l’opposition en Turquie. C’est
un mouvement très intéressant, très radical –beaucoup plus radical
qu’en Europe occidentale –, qui considère que c’est par
l’articulation des luttes, contre le sexisme et l’homophobie,
contre le nationalisme et le militarisme, contre le capitalisme,
que l’on pourra transformer le système dominant aujourd’hui.
Le mouvement féministe est aussi très développé et très actif : il
y a une pluralité de terrains, de points de vue, de façons de s’organiser.
Depuis la construction de la République, la femme est
un symbole et l’État a beaucoup soutenu les droits des femmes.
Celles-ci sont aujourd’hui présentes sur la scène publique, dans
beaucoup de métiers. Elles sont devenues plus fortes, plus libres.
Pour autant, la structure patriarcale n’a pas changé et n’accepte
pas cette émancipation.Depuis une dizaine d’années, nous
avons rendu les violences faites aux femmes plus visibles, nous
avons obtenu des changements de législations. Les médias, les
organisations politiques et les syndicats prennent dorénavant
en compte les droits des femmes. C’est un mouvement politique
encourageant, inhabituel, qui peut agir sur les institutions.
[1] LGBT est le sigle pour Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres.