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De Saint-Nazaire à Alang, la navale tue en silence
PAR David Prochasson - Journaliste 1er juillet 2008
Construit à Saint-Nazaire, l’un des plus beaux paquebots de sa génération, le France, s’apprête à être démantelé en Inde. Dans une vingtaine d’années, la Baie d’Alang pourrait connaître le même sort que la Loire-Atlantique, l’un des départements de France les plus contaminés par l’amiante.
Des assiettes par dizaines, des lampes, des meubles, des cuisinières. Dans l’ouest de l’Inde, toute une économie du recyclage gît sous de minces toiles. Curieuse destinée pour ce faste d’antan qui a fait la réputation des plus beaux paquebots. Une pancarte se veut rassurante : « Bienvenue à Alang ». Alang, ses rebuts de l’Occident, ses ouvriers logés dans des bidonvilles sans eau courante, ses scandales passés sous silence. Depuis une dizaine d’années, l’accès au site des chantiers de démolition demeure fermé aux journalistes et aux enquêteurs. Il faut s’armer de patience, rebrousser chemin sous un soleil de plomb et détourner la vigilance des policiers pour entrevoir un amoncellement de métaux, de cuves rouillées, à même le sol, dans la poussière. Aucune règle de protection de l’environnement : la pollution ruisselle dans la nature et les ressources halieutiques désertent la zone.
Alang, un cimetière idéal
Alang compte plus de 150 chantiers navals jalonnant une dizaine de kilomètres de côte. Grâce à ses coefficients de marée, parmi les plus importants au monde, la baie constitue depuis 1983 un cimetière idéal pour ces géants des mers en fin de vie. Pas de quai ni d’équipement coûteux, les navires sont simplement lancés vers la terre avant de s’échouer sur le sable. Lorsque la mer se retire, les ouvriers découpent au chalumeau la tôle qui sera ensuite revendue.
Depuis bientôt deux ans, le Blue Lady, ex-Norway, ex-France attend, comme tant d’autres, son démantèlement. Dans l’oubli. Alors que le Clemenceau avait dû faire demi-tour sous la pression des associations écologistes, l’ex-gloire des chantiers navals de Saint-Nazaire a jeté l’ancre. En dépit de la convention de Bâle qui interdit l’exportation de déchets dangereux. Selon différentes estimations, le France contiendrait entre 1200 et 2000 tonnes d’amiante. Soit au moins dix fois plus que le Clemenceau.
Qu’importent les conditions
Refusé par le Bangladesh, le paquebot a été accepté par l’Inde. Une aubaine pour l’économie locale. « Les ouvriers proviennent du Bihâr, de l’Orissa et de l’Uttar Pradesh, les régions les plus pauvres de l’Inde, explique Arun S. Mehta, syndicaliste indien. Ils sont prêts à travailler à n’importe quel prix, dans n’importe quelle condition. »
Pas de rapport officiel sur les accidents du travail : on sait juste que les décès sont fréquents à Alang. Sur le chantier, les ouvriers portent de l’acier à mains nues, manient des produits toxiques, munis de rares protections. Les plus équipés portent au mieux un casque voire un masque. Outre l’amiante, du gaz fréon, responsable du trou dans la couche d’ozone ainsi qu’un métal hautement radioactif, utilisé dans les détecteurs de fumée, polluent l’ex-France.
Et la catastrophe sociale et sanitaire annoncée semble subie en connaissance de cause : « Pour l’amiante, tout le monde est au courant, assure Arun S. Mehta. Mais personne n’est prêt à se battre pour quoi que ce soit. » La priorité est ailleurs : nourrir sa famille. Sous des longitudes opposées, dans des conditions bien différentes, l’histoire semble se répéter.
Saint-Nazaire, épicentre de l’amiante
Construit en 1959 aux chantiers de Penhoët, le France, comme tant d’autres, a déjà contaminé des milliers de travailleurs à Saint-Nazaire. « Depuis 1972, la Sécurité sociale a reconnu plus de 5000 contaminations à l’amiante chez des salariés de la construction navale », précise Roland Hottelard, président de l’Addeva 44, l’association de défense des victimes de l’amiante. On peut évaluer la réalité à 10000 contaminations. Cancer de la plèvre, de l’enveloppe des intestins, du péricarde, calcification des bronches : les maladies apparaissent entre 10 et 50 ans après l’inhalation des fibres. « On n’a pas besoin d’être exposé longtemps pour être contaminé, explique cet ex-salarié des chantiers, secrétaire du comité d’hygiène, de santé et des conditions de travail pendant 18 ans. Des femmes qui lavaient simplement les bleus de travail de leur mari ont été contaminées. ». Une évidence lorsque l’on sait qu’un gramme d’amiante peut polluer 5000 mètres cubes.
Le France a épousé la mer, dit-on. Avec ses lignes élégantes, il demeure un objet de fierté pour ceux qui l’ont construit, malgré les conditions de travail : Marcel Guéry, ex-soudeur, se souvient des arbres d’hélices enveloppés d’amiante sur lesquels il dormait, des particules qu’il voyait tournoyer dans l’air.Pour lui, les Chantiers ont sciemment caché la nocivité du matériau. « C’étair rentable pour eux ».Roland Hottelard confirme : « Dès les années 50, les études révélant les risques de l’amiante ont été généralisées ». Armand Moyon, 84 ans, ex-soudeur, ajoute, fataliste : "Chaque métier a ses inconvénients. Il fallait bien travailler pour gagner sa vie. C’est le chef qui commande ».
Faute inexcusable
Classée cancérigène en 1977, l’amiante n’a été interdite en France que vingt ans plus tard. En 2001, le Tribunal de Nantes a retenu la « faute inexcusable » des Chantiers de l’Atlantique pour avoir laissé travailler des ouvriers malgré un risque connu de tous. « Ceux qui ont menti doivent être condamnés », considère Roland Hottelard. Avec ses nombreuses industries et surtout ses chantiers navals, la Loire-Atlantique est l’un des départements de France les plus contaminés par l’amiante. Dans l’ouest de l’Inde, alors qu’industriels et pouvoirs publics se prêtent main forte avec le plus grand cynisme, Alang devrait connaître une situation similaire dans les vingt prochaines années. Le temps pour les maladies de se déclarer. Encore aujourd’hui, la quête du profit franchit les frontières plus vite que les droits des salariés.